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Alexis Kraland

Manif' à Calais : le droit d'asile saccagé

19 min read

Embarcation dans un ferry et appel à la criminalisation du président du port

Près d'une centaine de migrants, selon les photographies, et plusieurs dizaines, selon la police, se sont introduits dans le port de Calais. Quelques dizaines d'entre eux ont réussi à monter à bord d'un ferry vide, le Spirit of Britain, en marge d'une manifestation composée de migrants et de personnes solidaires.

 La préfecture du Pas-de-Calais évoque 1200 personnes présentes dans le cortège tandis qu'ils auraient été plus de 2000 selon les manifestants. Dans le cadre unitaire de Migrants Bienvenue, le collectif Calais23janvier a relayé l'appel. Il regroupe notamment Europe-Écologie Les Verts, le Nouveau Parti Anticapitaliste et la Ligue des Droits de l'homme. Des drapeaux de la Confédération Nationale du Travail ou d'Alternative Libertaire étaient également visibles lors de la manifestation.

 Une manifestation sans heurts, mis à part un calaisien qui a sorti un fusil

Au départ de la Jungle aux alentours de 14h,  la manifestation s'est déroulée sans heurts mis à part la présence d’un calaisien armé devant le passage du cortège. Pour Pierre Gautheron, journaliste freelance, c’était un fusil de chasse. Gaspard Glanz de Taranis News, une agence de presse, confirme que le fusil avait l'air réel par une capture d'écran de ses prises d'images. La préfecture affirme qu’il s’agirait en fait d'un fusil de type airsoft, à air comprimé, et tirant des balles en plastique.

 

La police prétend avoir immédiatement interpellé l'homme avant de l'avoir conduit au commissariat. "Faux, le gars est sorti et les flics l'ont protégé" raconte Guillaume, un étudiant qui a assisté à la scène tandis que Pierre évoque quant à lui l’intervention d’Almany Kanouté, militant associatif, qui a rétabli le calme en appelant les autres manifestants à calmer le jeu. 

A la question "est-ce un calaisien en colère ?", le fonctionnaire chargé de communication répond qu'il ne sait pas s'il s'agit d'un individu militant au sein des Calaisien En Colère, un groupe anti-migrant et qu’il ne peut affirmer si oui ou non l'individu est membre d'un groupe d'extrême-droite. Les deux calaisiens qui ont pris part aux échauffourées ont pourtant été repérés lors de la dernière manifestation  à Calais de Pegida, une organisation islamophobe allemande.

En parallèle, la page Sauvons Calais affirme que l’homme est l'un de leur proche et qu'il a été placé en garde-à-vue. L’homme aurait été "excédé par cette manifestation et la présence de migrants". Au bout du fil, le fonctionnaire précise alors qu'il "ne fait pas de politique", et ce à de multiple reprises au cours de notre entretien. France 2 a consacré un reportage à cet homme et sa famille les présentant comme des victimes et en oubliant de signaler leurs idées néonazies. D'autre part, une page facebook rassemble des dizaines de milliers de like pour les soutenir.

Sur le terrain, les forces de l’ordre n’hésitent plus à donner des ordres à des miliciens, des "Calaisiens en Colère", nouvelle façade “apolitique” pour des militants dont certains sont des néonazis qui jettent des pierres et des pétards sur les réfugiés. Le 21 janvier, trois syriens ont également été victimes d’une ratonnade en plein Calais.


Le passage en ville a eu lieu sous les yeux de toute la population, les yeux rivés sur la manifestation déambulant dans les rues, chose inhabituelle à Calais. Depuis plusieurs mois, chaque tentative de manifestation est refoulée aux abords de la Jungle par les CRS. Certains calaisiens souriaient et applaudissaient devant la manifesatation, postés à leurs fenêtres, d’autres insultaient, beaucoup filmaient.

Comment les réfugiés ont brisé les barrières et les barbelés

 

Arrivé à la place d’Armes, vers 16h30, le syndicat Solidaires avait prévu un buffet et de la musique. L’ambiance est retombée pendant un moment, et les réfugiés ont dansé après avoir notamment lancé des slogans tels que "We are not going back", ou encore "UK" signe de leur détermination à ne pas reculer face à la frontière.


Plus tard, vers 17h, près de 500 migrants se sont approchés des lignes de police qui les séparaient du port. Ils ont traversé le dispositif policier qui n'a pas fait usage de la force, complètement dépassé et ayant vraisemblablement reçu l’ordre de ne pas provoquer une émeute en plein milieu de la ville.

Une centaine d’entre eux a passé les premières barrières, puis la dernière, la plus symbolique, un grillage qui fait 4 mètres de haut, et qui est surmontée de barbelés.

Embarcation à bord du ferry sous les lances à eau des marins, sortie sous le gaz lacrymo des CRS

Une partie des occupants est rapidement sortie du navire sans encombre, sur les ordres des policiers mais plus d’une vingtaine de migrants érigent des barricades avant que la police ne les déloge avec l'aide de dénonciations des marins. "Il a fallu les évincer et les reconduire sur le campement, on parle ici d'une opération de maintien l'ordre sans arrestations" rapporte la préfecture. Selon les propos d'un officier de la Police Aux Frontières rapporté par Julien Pitinome, photographe du collectif OEIL, c'est la première intrusion de ce type à Calais.



"Ils ont évacués une partie des réfugiés et la police a chargé. Ils se sont barrés dans le port en groupe. Pour les rassembler sur une partie du port, la police a gazé les réfugiés. Ils se sont retrouvés dans un cul de sac, où aucune solution n'était possible. La police a encerclé et demandé aux réfugiés de rester calme et ensemble. Les policiers ont dit qu'ils ne voulaient pas utiliser la violence et qu'ils seraient évacués dans le calme s'ils ne bougeait pas" m'a dit Julien.

Des policiers très lourdement armés, des dénonciations, et des arrestations

Une journaliste du Monde évoque néanmoins un “armement lourd” sur la base d'un coup de fil passé à un migrant, cet armement aurait été utilisé pour menacer et évacuer les plus récalcitrants jusqu’à 20h. Dans la soirée, la préfecture du Pas-de-Calais a indiqué à BFMTV que 110 migrants ont été évacués de la zone portuaire, et que 24 ont été interpellés. Onze personnes qui seraient membres du "collectif No Borders" ont également été arrêtés. Tous ont été entendu dans les locaux de la police aux frontières de Coquelles. Le port, zone de sûreté, est interdit d'accès à ceux qui "n'ont pas vocation à y être" selon la préfecture.

Le lendemain, les chiffres évoluent et les militants dressent leur bilan. "Entre les chiffres de la préfecture, ceux du ministère et les annonces des médias, on a du mal à comprendre" affirme l'un d'eux lors d'un point info à La Chapelle, dimanche soir. 15 personnes aurait passé la nuit en garde à vue, 4 français ont été libérés le dimanche soir et 3 italiennes étaient en Centre de Rétention Administrative avec une Obligation de Quitter le Territoire Français. 6 migrants et 2 soutiens risquent une amende de 3750 euros et 6 mois de prison pour "infraction au code des transports" a annoncé le procureur de Boulogne-sur-Mer, Jean-Pierre Valensi.
Lundi, on apprend que les six migrants, quatre Afghans, un Syrien et un Soudanais, comparaissaient pour « introduction frauduleuse à bord d’un navire en voie de faire un voyage au long cours ». Les deux militants français, eux, devaient répondre d’avoir « facilité l’embarquement de passagers clandestins ». Comme la loi le permet, tous ont demandé un délai pour pouvoir préparer leur défense, requête qui a été acceptée par le président du tribunal.

 

Les forces de l'ordre ont ensuite procédé à des contrôles sur les véhicules présents afin de s'assurer qu'il n'y ait pas de migrants restés sur place, cachés afin de traverser la Manche pour rejoindre l'eldorado que représente la Grande-Bretagne. La nuit précédente, il y a eu 11 interpellations et 7 placements en garde à vue suite à des intrusions dans la rocade portuaire.

Un de Gaulle endommagé, un combat de mémoire et une rumeur de décès démentie

La préfecture déplore des tags sur 3 bâtiments mais les journalistes et manifestants ne comptent qu’un mur taggé et une statue. Une sculpture à l’éfigie du général De Gaulle s’est vue targuée d'un "nik la france" en rouge sur son buste. Sur les réseaux sociaux, Migrants Solidarity, une organisation d'aide aux réfugiés, rappelle le rôle du “colonisateur réactionnaire” dans la guerre d'Algérie et son passé de réfugié en Grande-Bretagne durant la Seconde Guerre mondiale. La collectif Calais, Ouverture et Humanité a déploré le geste, qui ne "représente pas un acte révolutionnaire courageux", tandis que des militants antifascistes, sur les réseaux sociaux rappellent les propos de l'homme politique, adressés au député Dronne, partisan de l'Algérie française "voulez-vous être bougnoulisés ? Voyons, Dronne ! Donneriez-vous votre fille à marier à un bougnoule ?" avant de l'accuser d'avoir réprimé dans le sang la manifestation du 17 octobre 1961 ou encore la révolte de mai 68.

 

Questionnée sur la rumeur d'un décès suite à un coup porté par un policier, la préfecture affirme qu'"il n'y a rien à cacher" et "pas de commentaire" sur la personne blessée, des rumeurs évoquaient durant la soirée le décès d'un manifestant tandis que des policiers sur place ont parlé d'un malaise cardiaque. Des militants affirment qu'il n'y a pas eu décès mais infarctus d'un manifestant après une pêche aux informations à l'hôpital le plus proche.

Sur les douilles retrouvées et les appels à la haine

 

Concernant les douilles retrouvées récemment autour de la Jungle par le journaliste Gaspard Glanz, la préfecture n'a pas de précisions et affirme que les munitions utilisées contiennent en général du gaz lacrymogènes. Il ne mentionnera pas les munitions de flashball et autre LBD-40, une arme subléthale lorsque le tir est réglementaire, ce qui n'est pas toujours le cas.

 

"Tout remonte, le parquet décide de la suite qu'il entend donner" affirme la préfecture qui se targue de patrouilles organisées régulièrement sur le campement de la Lande, avec notamment un objectif de prises de renseignement auprès des riverains comme des migrants ou des associations. Pourtant, aucune information n’a filtré concernant d’éventuels coups de filets au sein des milieux d’extrême-droite présents à Calais.

 

Aux Pays-Bas, plusieurs citoyens ayant récemment appelé à la haine contre les migrants sur les réseaux sociaux ont reçu des visites de la police afin qu'ils modèrent leurs propos. Sur les pages Facebook de Sauvons Calais ou Les Calaisiens en Colère, des messages appellent régulièrement à éliminer les migrants et leurs squats aux moyens du feu et de cocktails molotov ou encore à les transformer en engrais.